Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’enseignement de la danse aujourd’hui.
On parle partout d’interprétation, d’expressivité, d’authenticité, d’émotion, et les discours pédagogiques sont saturés de mots sur l’humain, le sensible et l’incarnation.
Mais dans les faits, beaucoup d’élèves n’ont jamais été aussi désincarnés. Je vois de plus en plus d’élèves qui dansent sans aucune conscience de leur main, qui sont incapables de faire un grand plié ou tenir leur dos…
Pourquoi ?
Parce que certains professeurs préfèrent la démagogie à la pédagogie.
Ils veulent se faire aimer en flattant les élèves au lieu de les construire, ne les corrige jamais, cherchent l’adhésion immédiate plutôt que la transformation profonde.
Ils valorisent le ressenti avant même d’avoir développé les outils corporels permettant réellement de sentir, d’articuler et de transmettre quelque chose.
Le résultat, c’est des corps qui subissent le mouvement au lieu de l’incarner (d’ailleurs je me demande pourquoi certain danseurs s’infligent ça), qui jouent l’émotion sans pouvoir l’organiser, des danseurs qui multiplient les effets mais dont le geste reste vide.
L’interprétation n’est pas une décoration qu’on ajoute à une technique. Elle naît d’un corps structuré, conscient, habité et disponible.
La vraie pédagogie demande du temps, de l’exigence et parfois de la frustration. La démagogie, elle, produit du spectaculaire immédiat et des élèves rassurés. Mais un élève rassuré n’est pas forcément un élève construit.
Cela vient aussi du fait que l’on confonde amateur et amateurisme.
Un amateur est quelqu’un qui pratique par amour.
L’amateurisme, en revanche, n’a rien à voir avec le statut ; c’est le manque de rigueur, de méthode, de conscience pédagogique et d’exigence.
On peut donc être un amateur très sérieux et un professionnel profondément amateuriste.
J’ai toujours travaillé avec des amateurs mais je les respecte en leur parlant comme à des professionnels et donc rigueur et discipline adapté à leur niveau.
Les professeurs démagogues qui inventent leur propre technique pour faire croire aux élèves qu’ils danseront mieux s’ils pratiquent assidûment avec eux, en construisant autour de leur enseignement un langage dont la fonction est parfois davantage de fidéliser les élèves que d’éclairer le mouvement (langage pseudo-scientifique ou réutilisant des termes théoriques d’autres techniques pour faire croire à un savoir exclusif) ne garantissent ni la profondeur d’une pensée, ni la qualité d’une transmission.
Dans l’enseignement, ces professeurs démagogues font beaucoup trop de dégâts.
Ils reproduisent des formes sans comprendre le corps, transmettent des recettes au lieu de transmettre une méthode et, malheureusement, forment souvent des clones plutôt que des artistes pensants.
Une pédagogie digne de ce nom ne devrait pas chercher à fabriquer des copies conformes, mais à développer l’intelligence du mouvement, l’autonomie et la conscience du geste.
La danse mérite mieux que le culte de l’apparence professionnelle. Elle mérite de la rigueur, de la pensée et une véritable culture de la transmission.
